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L'homme au-dessus du chantier : la vie tranquille d'un grutier

"On se sent aussi seul qu’on le souhaite"

Mitch Van vreckem
Mitch Van Vreckem travaille chaque jour au-dessus de la ville en tant que grutier chez Vanhout. Un métier qu’il n’échangerait pour rien au monde, malgré la solitude et la hauteur

Il y a six ans, Mitch Van Vreckem a choisi un métier que peu de gens oseraient exercer. En tant que grutier chez Vanhout, il passe ses journées de travail en hauteur, loin de ses collègues au sol. Un métier qu’il qualifie sans hésiter de 'métier de luxe', mais qui exige bien plus qu’un estomac bien accroché. La hauteur est une chose, la solitude en est une autre. Portrait d’une journée dans la vie d’un grutier.

Emma Macker - 6 juillet 2026

Un lieu de travail au-dessus de la ville

Depuis mars 2025, Mitch Van Vreckem travaille au Mediaplein à Anvers. Il y participe à la rénovation du Centre administratif flamand d’Anvers (VACANT), mieux connu sous le nom de bâtiment Anna Bijns. Si vous voulez le retrouver sur le chantier, mieux vaut avoir un peu de courage, car pour accéder à son poste de travail, il faut emprunter un ascenseur extérieur jusqu’au 17e étage du bloc B.

"On s’habitue à la hauteur", me confie-t-il. Il y a six ans, il est monté pour la première fois sur une grue de chantier. "La première fois, c’est bien sûr un peu effrayant, mais maintenant, je grimpe cette échelle sans y penser. C’est devenu une routine."

Il n’aurait jamais imaginé se retrouver ici. "En fait, je suis tombé là-dedans par hasard. J’étais allé au VDAB pour suivre une formation 'Bouwbad', qui permet de découvrir différents métiers du bâtiment", explique-t-il. "Ça ne me convenait pas vraiment, mais ils m’ont alors mis sur un simulateur de grue."

Mitch Van Vreckem buitenlift 1
Mitch Van Vreckem se rend à son poste de travail, situé au 17e étage, via un ascenseur extérieur

La liberté dans la cabine

Ce qui a commencé par une rencontre fortuite sur un simulateur s’est transformé en un métier dans lequel Van Vreckem a surtout retrouvé une chose : la liberté. "Je suis capable de m’adapter aux règles, mais dans un entrepôt ou un environnement intérieur, les règles sont tout de même différentes de celles d’un chantier. Ici, je ressens davantage d’ouverture et d’autonomie", explique-t-il.

Cette liberté n’est pas absolue, nuance-t-il lui-même, mais c’est le sentiment qui compte. "Personne n’est derrière toi pour surveiller ce que tu fais. En bas, bien sûr, on voit que la grue fonctionne et si tu es à l’œuvre. Mais tu n’as pas l’impression que quelqu’un te surveille constamment. Je trouve ça agréable. Bien sûr, il faut toujours respecter le planning. Ce n’est pas comme si je faisais n’importe quoi, mais le sentiment est différent."

Van Vreckem a travaillé auparavant dans la restauration. Selon lui, le contraste ne pourrait être plus grand :"Dans la restauration, on travaille le week-end, les jours fériés et souvent tard le soir. Ici, je travaille du lundi au vendredi. Les journées peuvent aussi être longues, mais les horaires sont plus propices à un bon équilibre entre vie professionnelle et vie privée."

Le rythme du chantier

Van Vreckem commence sa journée vers 7 heures. "J’arrive généralement le matin une demi-heure avant le début du travail. Je passe ensuite voir le chef de chantier pour savoir ce qu’il y a à faire ce jour-là." Sur ce chantier, il s’agit surtout de sortir des matériaux du bâtiment ou de les acheminer. "Sur un chantier de construction neuve, c’est différent. Là, il y a souvent plus de variété et on ne fait presque jamais deux jours de suite la même chose." Qu’est-ce qui procure le plus de satisfaction à Van Vreckem ? La construction neuve. "Personnellement, je préfère travailler sur un chantier où l’on construit quelque chose à partir de zéro. C’est là qu’on voit vraiment les progrès", avoue-t-il.

Van Vreckem op dak in Antwerpen
Une fois en haut, Van Vreckem vérifie la grue et met sa cabine en marche

Après avoir discuté du planning avec le chef de chantier, il est temps de prendre de la hauteur. "Sur ce projet, j’ai le luxe d’avoir un ascenseur – la grue est installée ici sur un châssis posé sur le toit du bâtiment –, mais en Belgique, il faut généralement encore grimper. Aux Pays-Bas, par exemple, l’ascenseur est déjà la norme", explique Van Vreckem. "Et ça me permet de rester en forme", dit-il en riant. Il lui a tout de même fallu un peu de temps pour s’y habituer : "Pendant ma formation, j’ai dû monter pour la première fois sur une grue d’environ 50 m de haut. C’était quand même un peu stressant."

Une fois en haut, il commence par effectuer des contrôles. "C’est important, car si quelque chose tourne mal avec une telle grue, on ne s’en remet pas. Ensuite, je grimpe sur la grue, je mets la cabine en marche et je vérifie que tout fonctionne, notamment les commandes et les mouvements."

Mitch Van Vreckem beklimt kraan
Pour Van Vreckem aussi, la première fois qu’il a grimpé sur une grue a été très palpitante

Entre deux levages

Le nombre de levages varie d’un jour à l’autre. Lors d’une journée chargée, Van Vreckem est sans cesse occupé, tandis que les jours plus calmes, il effectue entre cinq et dix levages. Les pics d’activité se situent toutefois toujours le matin. "Tout le monde a besoin de quelque chose à ce moment-là", explique-t-il. Comment gère-t-il cette effervescence ? "Il faut l’accepter. Si on se stresse, on ne fait que se compliquer la vie. Nous travaillons souvent selon un planning, mais il peut toujours arriver qu’un imprévu survienne. Il faut alors s’adapter." Quant à savoir si c’est toujours aussi agréable, il ne se prononce pas.

Entre deux levages, la patience de Van Vreckem est mise à rude épreuve. Ce n’est pas un trait de caractère inné, mais le fruit de l’expérience. "Il faut par exemple attendre qu’une plate-forme soit à nouveau chargée. Ça peut parfois prendre vingt minutes. Une autre fois, il faut expliquer quelque chose plusieurs fois." Selon lui, se plaindre ne sert à rien. "Ça ne fait pas avancer le travail plus vite."

Outre la hauteur, la solitude joue également un rôle important. Un aspect qui, selon Van Vreckem, est exagéré par les personnes extérieures. "On entend souvent les gens dire : “Tu dois te sentir tellement seul là-haut”. Mais en réalité, c’est toi qui décides à quel point tu te sens seul. Moi, par exemple, je mets toujours de la musique. Il y a aussi plein de façons de communiquer avec quelqu’un." Il apprécie également la vue sur la ville. "En été, il y a un magnifique lever de soleil, et quand il a neigé, tout est blanc." Dans le cadre de ce projet, il a même une vue sur le zoo d’Anvers. "Quand les arbres n’ont pas encore de feuilles, je peux voir les éléphants et les girafes se promener." Divertissement garanti !

Mais les pauses déjeuner peuvent aussi être source de solitude. Ici, Van Vreckem a le luxe de pouvoir descendre en ascenseur, ce qui lui fait gagner beaucoup de temps. Mais dans la plupart des cas, les grutiers déjeunent dans leur cabine. "Le temps de descendre puis de remonter, la pause est déjà terminée. C’est pourquoi je demande parfois qu’on m’apporte mon repas", explique Van Vreckem.

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Van Vreckem admire un magnifique coucher de soleil depuis sa cabine (photo : Vanhout)

Entre gréeur, anémomètre et intuition

Pour Van Vreckem, un levage parfait commence avant même que la charge ne quitte le sol. Ainsi, la charge doit être correctement arrimée, rien ne doit traîner et la grue doit être bien positionnée. "L’arrimage de certaines charges peut s’avérer difficile", explique Van Vreckem. "On ne peut pas tout soulever simplement avec une sangle de levage." Il est également important que personne ne se trouve dans la zone de danger. "Mon gréeur siffle par exemple quand j’arrive, afin que tout le monde sur le chantier sache qu’une charge passe."

Cette connaissance du chantier est au moins aussi importante que la technique elle-même. Les lignes de visibilité varient d’un chantier à l’autre. Van Vreckem s’efforce de mémoriser rapidement un nouvel environnement : qu’est-ce qui se trouve où ?

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Pendant le levage, Van Vreckem reste en contact avec le gréeur via un talkie-walkie (photo : Vanhout)

Une confiance aveugle

Comme dans tout autre métier, la communication joue ici aussi un rôle clé. Sur le chantier, on travaille en effet avec de nombreuses entreprises différentes. "L’équipe chargée de la démolition est souvent la même, mais tout au long du projet, on travaille avec différentes personnes."

Selon le type et la marque, la grue est équipée d’une caméra. "Cela facilite énormément les choses et ce n’est pas un luxe superflu. On peut par exemple zoomer, ce qui permet de voir beaucoup mieux depuis le haut." Selon Van Vreckem, la marque de la grue fait également la différence. Lui-même préfère Liebherr. "Pour moi, c’est la crème de la crème. Ces grues sont plus robustes et résistent mieux au vent. Sur certaines autres grues, on sent la flèche bouger beaucoup plus vite, alors qu’avec une Liebherr, je peux contre-balancer."

Selon Van Vreckem, il est plus difficile d’évaluer la profondeur quand on n’a pas de caméra. "Souvent, quand on pense être arrivé, il faut en réalité aller encore un peu plus loin." Il doit alors travailler à l’aveugle et se fier aux indications du gréeur – les yeux et les oreilles du grutier lorsqu’il ne peut pas tout voir lui-même.

"Être grutier, c’est sympa, mais c’est une grande responsabilité"

"Ici, nous avons un rigger attitré, Ismael, en qui j’ai une confiance aveugle. S’il dit quelque chose, je sais que c’est juste et correct. Ça rend le travail agréable", explique-t-il. "En général, il est au talkie-walkie et c’est par son intermédiaire que la communication s’effectue. C’est important, car si plusieurs personnes parlent en même temps, cela provoque des interférences et je n’entends plus rien du tout. "Une chose qui peut sembler évidente est d’indiquer correctement les directions. "Il est important que ceux d’en bas sachent ce que signifient “à gauche” et “à droite” de mon point de vue. Sinon, des malentendus peuvent survenir."

"Être grutier, c’est sympa, mais c’est une grande responsabilité. Il faut toujours être attentif. Si la communication n’est pas claire, des erreurs peuvent se produire", conclut Van Vreckem. Une communication claire, l’expérience et la confiance font la différence entre un levage fluide et un levage risqué.

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Grâce à une caméra, Van Vreckem peut travailler de manière plus efficace et plus précise (photo : Vanhout)

Des éléments perturbateurs

En Belgique, la météo se montre sous son jour le plus capricieux, et Van Vreckem le ressent dans sa cabine. En été, la température peut y grimper considérablement. "Ici, j’ai la climatisation pour me rafraîchir, mais ce n’est pas toujours le cas. Dans ce cas, je colle du ruban adhésif sur mes vitres ou je les ouvre pour aérer un peu." Heureusement, la grue est équipée d’essuie-glaces pour faire face à la pluie belge.

Selon Van Vreckem, le vent peut toutefois encore venir perturber ses plans. "Quand il y a beaucoup de vent, on perd le contrôle des charges légères. Si quelque chose ne pèse presque rien, ça s’envole dans tous les sens", explique-t-il. Sa cabine est équipée d’un anémomètre qui l’avertit à temps. "Le premier signal retentit à environ 50 km/h. À la deuxième alerte, il faut arrêter le travail." Souvent, cela se produit vers 70 km/h, la limite courante dans le monde de la grue. Pourtant, l’estimation reste cruciale. "Avec une vitesse de vent de 60 km/h et une charge légère à hisser tout en haut, on sait que ça va être difficile." C’est pourquoi il est important de rester vigilant et de ne pas perdre sa concentration. "Une petite erreur peut rapidement avoir de graves conséquences."

"Au début, je me laissais plus facilement mettre sous pression, car j’étais nouveau"

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Pour le projet du Mediaplein à Anvers, la grue est installée sur un châssis posé sur le toit (photo : Vanhout)

Prise de conscience

Il a dû apprendre à garder ce calme. "Au début, le vent me causait un stress supplémentaire. Quand on n’y est pas habitué et qu’on entend la grue bouger, on se dit un instant : mais qu’est-ce que c’est que tout ça ? Mais on s’y habitue aussi."

Il en va de même pour la pression venant d’en bas. "Au début, je me laissais plus facilement mettre sous pression, car j’étais nouveau et je n’osais pas encore vraiment dire non", admet-il. "C’est ainsi que j’ai un jour endommagé un câble de grue. Il y avait des arbres à côté d’un bâtiment et la charge devait passer entre eux. La personne en bas m’a dit de descendre. Je voyais bien que les arbres gênaient le passage, mais j’ai quand même obéi. Quand j’ai remonté la charge, une branche avait fait sortir le câble de son roulement au niveau du crochet. Ça a été un véritable électrochoc. Depuis, je me fie davantage à mon propre jugement."

Depuis, il fixe des limites claires. "Si le vent est trop fort, si quelque chose n’est pas correctement arrimé ou si j’ai des doutes quant à la sécurité, je décide d’annuler le levage. En général, cela est bien accepté." Car le raisonnement est simple, dit-il. "Le plus important, c’est que tout se passe en toute sécurité et que tout le monde puisse rentrer chez soi à la fin de la journée."

Liebherr kraan Van der spek
Van Vreckem privilégie les grues Liebherr pour leur robustesse et leur résistance au vent

Apprendre sur le chantier

C’est en faisant qu’on apprend. Telle est la devise à laquelle Van Vreckem adhère. Pendant sa formation, il a surtout appris les bases : maîtriser les mouvements, manœuvrer le crochet et travailler en toute sécurité. Mais un vrai chantier, c’est une autre histoire. "Ce qu’on apprend pendant la formation, on ne le retrouve jamais sur le terrain. C’est sur le chantier même que j’ai appris à utiliser la grue", explique-t-il.

De sa promotion, il est désormais le seul à être encore aux commandes d’une grue. La solitude y est-elle pour quelque chose ? Il en doute. "Certains ont eu du mal à trouver un emploi fixe et ont enchaîné les missions d’intérim." Lui-même connaît ce sentiment, car il a lui aussi longtemps travaillé en intérim et a parfois été mené en bateau, raconte-t-il. "J’ai même fait autre chose pendant un an. Mais au final, je n’ai rien trouvé qui puisse égaler la liberté qu’offre ce métier."

Envisagerait-il un jour de reprendre un poste au sol ? "Si je n’ai rien à faire, j’aide mes collègues au sol. Mais reprendre vraiment un poste au sol ? Non, ce n’est pas pour moi", conclut Van Vreckem.

##vidéo : https://youtu.be/ZWDVxUVgvoY?si=dBEqKQGRduoLhLG8##

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